Mot de la présidence

LangisMichaud

L’OPTOMÉTRIE A BESOIN D’UN ÉLECTROCHOC



J’ai toujours été fasciné par les êtres hors normes, ceux que l’on qualifie d’abord de fous, à une époque, puis de génie, une fois la poussière retombée, très souvent des années après leur mort. J’ai toujours trouvé intrigant d’explorer le parcours de ces aventuriers qui se sont échinés à ramer à contre-courant, à réinventer les modèles. J’admire la résultante de leurs actions souvent définie a posteriori comme une évolution essentielle à l’humanité.



Quand on regarde le cheminement de ces personnes, il existe à chaque fois un ou deux moments charnières de leur existence, là où la route bifurque et où ils avaient le choix d’aller à gauche, à droite ou simplement de définir une nouvelle route. Ces êtres d’exception ont façonné notre monde au-delà de ce que l’on peut imaginer puisqu’ils ont répondu à un appel intérieur, percevant ce qui était occulte aux autres, et voulant redéfinir la donne, une fois réalisée les limites du modèle dans lequel ils évoluaient.



En ces moments de grands tumultes et bouleversements dans notre profession, il est clair que nous vivons l’un de ces moments charnières qui serviront à définir notre éventuel parcours professionnel. Un moment unique qui changera le cadre dans lequel notre profession évolue depuis 100 ans et la façon dont nous pourrons mieux répondre aux besoins du public à l’avenir. En effet, plusieurs indices nous portent à croire que le modèle, sur lequel nos activités professionnelles ont été basées, ne fonctionne plus adéquatement faut donc administrer un électrochoc à l’optométrie et à l’optique.



C’est pourquoi je vous invite à vous pencher sur les cinq principes[1] qui ont animé le parcours de « M. Électrique », Elon Musk, inventeur de Pay Pal, de Space X, de Solar City et bien sûr de Tesla, pour tenter de comprendre vers quoi tout cela nous conduira. Le nom même de Tesla fait référence à un autre génie qui a changé le monde sans que, de son vivant, cela ne soit reconnu. Un hommage de Musk à l’ingéniosité, l’invention, la remise en question et la révolution, puisque le monde ne peut pas s’empêcher d’évoluer et l’optométrie de se réinventer.



Dans un premier temps, Musk nous indique qu’il faut travailler avec un sens profond de la finalité de nos actions. Ainsi, il est important de définir des buts précis à notre action et d’avoir de grandes ambitions, mués par une motivation intrinsèque de les réaliser sans quoi tous nos rêves risquent de tomber à l’eau. Le deuxième principe de Musk découle du premier : ne pas s’empêcher d’agir de peur de ne pas réussir. Toute évolution ne se fait pas sans heurts et sans rencontrer des échecs. L’important est de ne pas en rester là, de passer par-dessus ces étapes sinueuses, tout en gardant l’objectif visé en tête. Échouer peut être une bonne chose si on s’en relève. Demeurer paralysé, enfoncé dans notre statu quo de peur que nos efforts ne conduisent à l’échec en est une autre, inacceptable. De ce constat, découle la troisième leçon selon Musk : apprenant des erreurs du passé, la motivation de réaliser ses objectifs doit en être plus forte et nous pousser à revenir sur le chemin du succès. En accomplissant alors souvent des gestes audacieux, quatrième prémisse d’une évolution réussie. Des gestes inattendus, mais réfléchis, permettant de couper net avec une réalité que l’on cherche à changer. Il faut parfois casser le modèle pour en réparer les composantes, sans attendre que le bris ne se fasse de lui-même, sinon il est alors trop tard. En final, comme cinquième élément, orchestrer le tout en faisant du temps son pire ennemi. Augmenter le sentiment d’urgence afin de faciliter les transitions brusques qui ont pu être générées et coopter les partenaires vers un objectif commun, mais avec un temps de réalisation précis.



Ayant compris ces 5 principes de base, nous pouvons apprécier le travail de Musk et de sa contribution, comprendre son urgence d’action afin de transformer le monde dans lequel il évolue, ainsi que la progression vers des voitures autonomes, technologiquement avancées et écoresponsables. En rendant sa technologie publique et ses brevets disponibles aux autres joueurs de l’industrie, il force non seulement la concurrence à s’adapter, mais il s’impose du même coup l’obligation d’innover afin de rester en avant de la parade. Il s’agit là d’une belle piste d’action.



Comment appliquer l’ensemble de ces principes à une industrie de l’optique en mutation, à une profession optométrique vivant de nombreux bouleversements et surtout en fonction de notre rôle de protection du public?



Musk nous dirait tout d’abord qu’il ne faut pas être passif et réagir par définition en retard, mais bien adopter une attitude proactive en menant la parade. Il faut se définir avant que les autres ne le fassent, en assumant son ADN et en suivant sa nature profonde. Dans le cas de l’Ordre, ceci a impliqué de participer aux travaux de modernisation de la profession, initiés il y a près de 10 ans par l’Office des professions, d’accueillir le rapport de son comité d’experts en 2012, et de façon proactive, d’entamer dès lors des travaux avec le Collège des médecins avant même que l’Office ne nous y invite formellement. Ce qui a conduit à un accord historique concrétisant la reconnaissance de l’optométriste comme partenaire de première ligne du médecin. De cette entente découlera l’octroi de nouveaux privilèges thérapeutiques, outil essentiel au rôle accru souhaité pour l’optométrie dans la filière oculovisuelle.



Cela a également voulu dire de signer une « paix des braves » avec la nouvelle équipe à l’Ordre des opticiens d’ordonnances du Québec et de poursuivre avec elle des discussions sur l’évolution souhaitée de la collaboration sur le terrain de nos deux professions, et ce, sans renier le cœur de notre exercice respectif. Viendra également l’adaptation de nos pratiques communes et l’harmonisation de nos règles aux réalités modernes, dont l’achat en ligne. Ce seul élément nous pousse à migrer vers d’autres cadres, à casser les modèles existants et à nous remettre profondément en question.



En effet, le mouvement d’achat en ligne est irréversible, balayant tout sur son passage. Il n’y a pas une semaine sans que, dans le commerce de détail, des victimes soient identifiées ou que des acteurs établis dénoncent l’application de règles aléatoires, de deux poids, deux mesures (comme dans le cas du propriétaire de Simpson’s ou des hôtels Germain). L’optique en vit également les conséquences, soumise à la même dichotomie légale. Selon un récent sondage mené pour l’Ordre, la progression des achats en ligne de produits optiques augmente d’un 1 % par année. Ce qui peut représenter 10 % en 10 ans, il faut donc s’en préoccuper.



Que nous disent ces consommateurs? Tout d’abord qu’ils ne se reconnaissent plus dans le modèle actuel offert par les professionnels de l’optique. Qu’ils n’achètent plus le fait que les porteurs de lunettes subventionnent les autres ou qu’un système privé finance un système public. Qu’ils ne perçoivent pas la valeur du service ajouté quand ils n’ont pas l’impression d’avoir reçu toute l’attention qu’ils méritent dans nos cabinets. Si certains patients banalisent la lunette au point de prendre leur propre mesure avec une règle de plastique devant un miroir, c’est peut-être que nous n’avons pas su collectivement les convaincre, par la parole et les gestes, de l’importance de notre rôle. Mea culpa. Nous récoltons sans doute ce que nous avons semé et il est temps de réviser nos façons de faire.



Ainsi, la protection du public passe par le temps consacré aux patients, temps qui devient une denrée rare. Elle passe aussi par une information complète afin que le patient prenne ses décisions en toute connaissance de cause, autant pour les soins requis que pour les produits optiques offerts. Elle passe de plus en plus par la transparence sur le plan de la facturation des honoraires et des produits optiques, qui rétablit pour le client une base comparative adéquate entre les acteurs lorsqu’une telle comparaison mérite d’être faite. Une information ouverte, accessible, s’inspirant de celle prônée par Musk et qui, si nous sommes proactifs, devrait donc nous forcer à rester en avant de la vague. À défaut de quoi, c’est le législateur qui pourrait nous l’imposer, à sa façon, comme il l’a fait avec les pharmaciens en ce qui concerne la transparence de la facture relative aux médicaments et aux honoraires professionnels.



Les deux ordres du secteur oculovisuel devront prendre acte de cette nouvelle donne qui définit la relation patient-professionnel. Idéalement, une réglementation commune devrait entourer l’offre et la facturation de services, en cabinet comme en ligne, afin d’éclaircir les choses et non pas les rendre encore plus compliquées. Selon le cinquième principe de Musk, le temps est cependant notre pire ennemi et il faut également le reconnaître. Plus on tarde, plus les joueurs externes se positionnent, plus les patients prennent des habitudes qui seront difficiles à changer par la suite. L’Ordre a établi un objectif bien précis en cette matière et la volonté est de le réaliser à court terme : il faut que l’achat en ligne devienne un outil pour solidifier nos pratiques, et non plus être un ennemi.



L’entrée en vigueur prochaine du Code de déontologie « version 2.0 » devrait également aider à redéfinir ou rendre plus claire cette relation patient-professionnel. Rappelons-en les grandes lignes : 1. offre systématique de l’ordonnance, rédigée et signée à la fin de chaque consultation, disponible sur demande sans attente; 2. obligation de payer un loyer et interdiction de salaire garanti pour les optométristes travaillant pour des tiers (chaînes); 3. interdiction de moduler les honoraires de l’examen en fonction de la décision du patient d’acheter ses produits optiques sur place : « exit » les examens gratuits conditionnels à la renonciation du patient au droit d’obtenir son ordonnance.



L’Ordre veillera au grain sur la mise en application de ces nouvelles obligations, comme l’Ordre l’a fait également lorsque le ministère de l’Éducation a entrepris des consultations publiques au sujet de la réussite scolaire. Nous avions déjà interagi avec les autres ordres professionnels impliqués auprès des enfants en difficultés d’apprentissage scolaire, et ce, afin de définir de nouvelles lignes directrices en ce domaine. Nous avions également collaboré, avec succès, aux travaux de l’INESSS concernant les pratiques entourant les enfants avec troubles de l’attention, impliquant un examen oculovisuel (et sensoriel) avant l’établissement du diagnostic final. La récente annonce de la Stratégie 0-8 ans Tout pour nos enfants du gouvernement du Québec vient consacrer nos efforts de représentation et, pour la première fois, reconnaît l’importance de la vision comme facteur prioritaire de la réussite scolaire.



Sous réserve évidemment de connaître les détails associés à cette politique, il n’en demeure pas moins qu’un objectif de profession datant de plus de 50 ans pourrait être en voie de se réaliser. Combien de générations d’optométristes avant nous se sont battues pour que ceci soit reconnu par le monde de l’éducation? Plusieurs. Confirmant encore une fois la vision de Musk, après des insuccès dont nous avons appris, nous avons maintenu l’objectif et avons mis avec une ardeur décuplée de l’énergie pour faire valoir notre cause. Les principes du projet annoncé sont plus qu’intéressants et les prochaines semaines nous permettront d’en définir la réalisation avec les ministères concernés et ainsi d’en prendre la pleine mesure.



Tous ces changements impliquent que le rôle de l’optométriste change, qu’on le veuille ou non. Celui-ci doit poser des questions sur la réussite scolaire, investiguer et agir en cas de difficultés confirmées au plan oculovisuel, en collaboration avec les autres professionnels en éducation impliqués. Il doit exercer un rôle grandissant en première ligne des soins oculovisuels, en partenariat avec les médecins. Il doit redéfinir son champ d’exercice en respect des autres professionnels impliqués et en tenant compte du personnel d’assistance récemment formé. Il doit prendre le temps d’expliquer au patient sa condition, les traitements requis, les services professionnels impliqués et en justifier la valeur.



Ce dernier point entraîne le besoin d’un geste de rupture et d’une transition brusque, cinquième et essentielle condition de la réussite. Pour garantir notre avenir en tant qu’optométriste, ou en tant qu’opticien, iI est sans doute temps de se doter des moyens nécessaires à réduire de façon marquée la dépendance à la vente de produits, tout en misant sur la valorisation des services professionnels qui y sont attachés.



Plusieurs voix se sont élevées ces derniers temps afin que les professionnels de l’optique prennent ce virage, bien que les détails en demeurent flous pour le moment. C’est à nous d’en déterminer collectivement les tenants et aboutissants, mais toujours en se souciant de donner le meilleur service au public, et ce, dans la plus grande transparence et selon les plus hauts standards éthiques. C’est à ce seul prix que nos services seront reconnus par le public et que celui-ci percevra la valeur ajoutée de faire affaire avec des professionnels.



Il s’agit là non pas d’un changement de culture, mais bien d’un véritable électrochoc, dont l’optométrie et l’optique ont bien besoin 

 

Dr Langis Michaud, optométriste 
Président


[1] Tiré du blogue 9lenses.com

 

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